mardi 8 mai 2012

La société de statuts

Lu chez les Econoclastes :  la France "est un pays de classes. Non, en fait, de statuts. Pour le pire et pour le meilleur. Le meilleur, ce sont des gens qui aiment le travail, mieux, le travail bien fait. Le pire, c'est l'idée qu'une fois sa scolarité finie, on n'a plus rien à prouver et que si on est pauvre, on le reste, tout comme quand on est riche. C'est normal, point". 

C'est très à la mode de décrire la France comme une société de statuts. Si je me réfère à mon propre milieu professionnel, celui des juristes, cela m'apparaît comme particulièrement vrai. Un exemple.
Il est très courant chez les juristes de dénoncer l'avalanche législative, les changements juridiques nombreux que nous impose le Parlement et, au delà, le gouvernement, la cour européenne des droits de l'Homme, etc. Il y a une forme de paresse intellectuelle. Quoi ? Le droit change depuis qu'on est sorti de la fac de droit ? Ils pouvaient pas nous laisser le code civil de 1804, bordel ? Et pourtant, il me semble que le principal intérêt du job, c'est justement que le droit évolue, qu'il nous conduit à nous poser de nouvelles questions ou à nous poser les mêmes questions en des termes nouveaux. Mais peut-être est-ce parce que je conçois le travail comme un divertissement pascalien et non comme un vrai travail (c'est un luxe inouï, j'en ai bien conscience). On a parfois le sentiment que, chez les juristes, ça serait bien que le droit reste figé dans l'état qui était le siens quand on est sorti de la fac. 
Et, concrètement, ça passe par le fait que dans aucune organisation juridique de ma connaissance il n'est prévu que les acteurs (notaires, magistrats, greffiers, avocats) disposent d'un temps spécifique et régulier à consacré à la mise à jour de leurs connaissances - il y a bien de la formation, évidemment, mais la formation est souvent consacrée à un domaine précis alors qu'il faudrait que chaque magistrat, chaque avocat dispose disons d'une demi journée par semaine pour lire deux trois articles d'actualités, pointer la jurisprudence sur ses domaines d'actualité....  et encore moins pour élargir ses connaissances à d'autres domaines (utilisation de l'outil informatique, connaissance des mécanismes économiques, ...).

Pour autant, je me demande si le "statut" n'est pas, anthropologiquement, essentiel à l'être humain. 
Les sociétés traditionnelles assignent toutes à chaque individu un statut, souvent immuable. C'est sans doute pesant mais c'est également profondément rassurant. Chacun connait sa place. 
Les sociétés modernes cherchent à émanciper l'individu en détachant son statut de sa naissance. Mais cette émancipation dépend largement des choix fait pendant l'enfance par les parents et au cours de l'adolescence et des premiers temps de l'âge adulte. Après, tout est joué, ou presque.

L'absence d'actualisation profonde des connaissances et des modes de pensée s'explique  largement par des données anthropologiques et psychologiques. On est certainement plus flexible intellectuellement à 15-20 ans qu'à 40 ans. Je ne dénie pas l'intérêt de la formation professionnelle, loin de là, mais je dis juste que celui qui a été ouvrier métallurgiste pendant vingt ans va avoir du mal à devenir expert comptable à 45 ans. La société ne pousse pas les gens qui ont acquis une situation, même peu enviable, à chercher à se dépasser.

Je déduis de ces brèves constatations anthropologiques qu'il est peut être un peu hâtif de dire que la France est un pays de statuts. Nous sommes, c'est vrai, très sensibles au prestige du diplôme. Mais sans doute une analyse des sociétés voisines montrerait qu'elles connaissent, à des degrés divers, des blocages de cette nature. Je pense du reste que ces blocages ont un aspect positifs puisqu'ils apportent une certaine forme de sécurité, dont les individus ont profondément besoin. Le tout est de trouver un bon dosage (oui, on revient à la lessive, encore et toujours). 

Je ne suis donc pas si certain qu'il faille sortir de la logique de "statuts". En revanche, il faut chercher à en gommer les effets les plus négatifs : 
(1) faire en sorte que l'école permette une vraie égalité des chances dans l'acquisition du statut. Pierre Bourdieu a montré de longue date comment le diplôme favorise en fait les enfants issus de certaines catégories sociales. 
(2) faire en sorte que l'école favorise l'amour de l'apprentissage et non l'accumulation de la connaissance. Ça serait bien que 500 ans après Montaigne, on s'efforce enfin de rechercher une pédagogie et un mode d'évaluation qui favorise les têtes "bien faites" et non les têtes "bien pleines". 
(3) miser sur l'immigration. Tous ces gens qui viennent d'ailleurs n'ont pas la même représentation de nos statuts que nous. Quand on est né à Ouagadougou, que signifie être diplômé d'HEC ? L'immigration, c'est le nerf qui nous permet de chambouler régulièrement nos statuts.
(4) miser sur la formation permanente, régulière. Cela devrait être quasiment une obligation pour tout employeur de financer, chaque mois, quelques heures de formation à tous ses salariés. Et une obligation pour les salariés de se former. C'est peut être là où il faudrait mettre les 60 000 postes promis par le nouveau président de la République.

François Hollande a dit que la jeunesse et l'éducation allaient être l'une des priorités de son mandat. Chiche ?

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